On ne chôme pas au
ProgSud ce jour doublement férié. Pour cette deuxième soirée du festival, le
JasRod
a retrouvé sa configuration habituelle avec un plus grand nombre de
rangées de chaises que la veille. Le public, lui, reste à son habitude
toujours impressionnant par son écart d'âge, pouvant revendiquer de
faire plus fort que le célèbre 7 à 77 de
Tintin.
J'en profite d'ailleurs à ce sujet pour ouvrir une parenthèse à
l'attention des parents qui me liraient. Loin de moi l'idée de ne pas
vouloir ouvrir l'horizon musical des plus jeunes à d'autres mélopées
que celle du
papa pingouin,
mais je me demande s'il est bien raisonnable de placer des enfants de 4
ans à moins de 3 mètres des baffles des heures durant, de les laisser
s'endormir sous un niveau de décibels bien loin de celui d'une berceuse
? Faut-il laisser le temps répondre à cette question ? Je referme cette
parenthèse.
21h00
Rosco il est content
L'an passé, "un contretemps", pourtant familier de la rhétorique des
groupes de jazz, qui plus est progressif, avait privé le groupe
grassois de festival. Alors il est content d'être là ce soir ? Ben, il
semblerait que oui ! Si
Olivier Bonnafous,
batteur et porte parole du groupe le déclare oralement dès le début :
"Nous sommes contents, et vous", les musiciens vont par la suite
l'exprimer de façon non verbale tout au long de leur prestation
instrumentale. Devant la batterie, la scène se divise en deux clans
mettant face à face les deux guitaristes
Arnaud Guillaume et
Luc Lavenne et les deux bassistes...Enfin non, un seul en fait,
Laurent Rigo,
qui se partage entre la basse qu'il porte en bandoulière, et la basse
fretless qui est empalée au bord du plateau, comme une contrebasse en
équilibre. Les deux factions, dans une espèce de transe qui les anime
en une danse sur place de lever du genou, viennent se lancer
régulièrement des coups de gueule. Parce que s'il est une chose qui n'a
échappé à personne, c'est la stigmatisation des compositions
instrumentales au travers des rictus des cordistes : la musique se lit
sur leurs visages. Au-delà de ce que certains qualifient de simples
grimaces, le travail des zygomatiques traduit la conviction et
l'enthousiasme enragés de l'interprétation. Le batteur, plus dans
l'ombre, n'en manque pas non plus et ne ménage pas ses efforts derrière
son instrument. Mais si la frappe technique semble sans retenue, on
n'en subit pas les avatars sonores. En effet, ce premier groupe
bénéficie d'une excellente balance et d'un taux de décibels idéal.
Alors nous, on est contents ? Ben oui. Déjà, ces qualités sonores sont
plus qu'appréciables. Ensuite l'entrain des musiciens, est, à l'instar
de la bonne humeur, communicatif. Mais évidemment, ce qui nous rend
contents et ce dont je n'ai pas encore parlé jusqu'ici, c'est la
musique de
Rosco il est content
: des compositions de fusion jazz mâtiné de rock progressif
remarquables par leur ductilité. À l'image des métaux précieux, les
quatre titres joués ce soir, ont cette incroyable propriété de se
déformer sans se rompre, s'étirant chacun bien au-delà des 10 minutes.
Les morceaux s'articulent autour d'un thème central, souvent un arpège
bancal, fruit d'une mesure asymétrique, joué en légère distorsion et
qui n'est pas sans rappeler la marque de fabrique de
Mahavishnu orchestra (
Birds of fire pour ne pas le citer). Sur celui-ci vient se greffer un riff de guitare parfois en son clair style
Brett Garsed, mais toujours tordu qui nous plonge dans des atmosphères pouvant rappeler celles de
Kotebel.
S'ensuit alors un long déroulement, où se succèdent des thèmes aux
notes sporadiques, des longs chorus d'inspiration blues-rock et
d'autres plus techniques et jazz-rock dans la veine
Holdsworth,
Howe ou encore
Christophe Godin : une complémentarité affichée du jeu d'
Arnaud Guillaume et
Luc Lavenne.
L'accompagnement peut passer d'un shuffle tempo médium à un tempérament
presque hard-rock, infliger un brusque changement et suspendre les
temps, mais toujours en revenant à une ligne conductrice dont il n'a
finalement donné que l'impression de s'éloigner (on peut y voir
d'ailleurs des similitudes avec les compositions du groupe
Éclat). Pour cela,
Olivier Bonnafous s'emploie avec habileté à mettre en place des figures rythmiques ingénieuses, alors que
Laurent Rigo alterne notes, accords fretless et claquements de slaps.
Le tout s'enchaîne pratiquement sans relâche et sous un bel éclairage, comme cette aurore boréale pour
Chromosphère.
Au terme de 50 minutes très riches et exaltantes pas de rappel mais un
dernier coup de gueule du batteur : "Non au consommable jetable, oui au
ProgSud".
Une prestation qui pousse à s'acheminer sans attendre vers le stand des
cds pour y acheter l'album du groupe sur lequel on retrouve deux des
titres joués ce soir :
ginkgobiloba et
outoksa.
Changement complet de plateau : contrairement à hier soir où tout était
entassé sur scène, le matériel du groupe à venir remplace celui du
précédent.
Shin Ichikawa est déjà sur scène, et comme il y a deux ans, le
bassiste vient y déposer ses pédales d'effets qu'il sort
méticuleusement une à une de sa boîte. Il est rejoint par
Max Hiraishi qui vient lui-même serrer les papillons de ses cymbales (qu'il va sans doute frapper sans ménagement).
22h10
Baraka
Alain Chiarazzo annonce que les musiciens sont venus avec un
"nouveau répertoire" et qu'"ils sont plus affûtés" qu'à leur prestation
précédente en 2006.
Dès les premiers arpèges on sent qu'un gain substantiel du volume a été
opéré depuis le passage du premier groupe, ce qui n'est pas du goût du
timbre de la caisse claire qui résonne plus que de raison. Je ne me
souviens pas bien de l'impression que le groupe m'avait laissé au
niveau technique, mais là,on peut dire qu'
Alain Chiarazzo
n'a pas exagéré. En 10 minutes, c'est un succession ininterrompue de
mises en place, de rythmes tordus qui s'enchaînent et parfois même se
superposent (polyrythmie ?), de styles passant du rock seventies au
jazz-fusion, de tempi cools à rapides...Bref une avalanche de riffs,
qui me rappelle de longues introduction de
Rush. Et c'est là
que je me trompe : ce que je prends pour un long préambule est en fait
un titre comme d'autres vont suivre. Il y a deux ans, le power trio
avait interprété des titres chantés, parfois long et tortueux, certes,
mais relativement heavy, rafraîchissants et illustrés par de véritables
contorsion physiques du guitariste
Issei Takami. Ce soir les
deux micros placés devant les deux frontmen ne serviront qu'à quelques
prises de paroles et le 6-cordistes sera bien plus sage qu'en 2006.
Ceci étant, malgré la concentration exigée par leurs nouvelles
compositions, les trois musiciens jouent de façon plus qu'énergique.
Donc bien qu'interprétant également des titres très longs, ils apparaissent, contrairement à ceux de
Rosco il est content, comme un enchaînement de mouvements, parfois courts et faits de petits riffs rappelant des introductions telles que celles de
Yyz de
Rush ou
Changes de
Yes.
Les transitions sont cousues de façon quasi chirurgicale et sujettes
aux changements d'effets allant du crunchy au flanger en passant par la
distorsion bien grasse. On se dit parfois qu'avec un seul de ces
morceaux, certains auraient pu faire plusieurs albums entiers!
Baraka
semble déborder d'inspiration et mélange allègrement au cours d'un même
morceau les styles (jazz,blues/rock,rock,reggae...jusqu'à
l'expérimental) et les figures de styles (walking-bass, chabadda,
cocottes funky...jusqu'aux cris de vibrato). Donc des interprétations
très denses, dans lesquelles une oreille distraite pourrait se perdre,
s'il n'y avait parfois une réminiscence d'un thème pour la ramener dans
le (tout sauf droit) chemin. C'est le cas avec
Bharmad suite :
plus de 20 minutes qui nous mènent d'arpèges de basse en chorus de
guitare déchirants, de progressions d'accords jazz-rock aux bruitages
de vibrato, le tout en passant par un solo de batterie de trois
minutes...Mais commencées et reprises par un thème proche de
Mission impossible rapidement familier.
Après un telle succession de riffs, on ne peut s'empêcher de sourire lorsque que
Shin Ichikawa annonce que le titre suivant sera un meddley de 2 morceaux!
23h15 5 minutes supplémentaires : le temps pour l'hôte de demander "une petite dernière ?", à
Issei Takami de déclarer "nous aimons Marseille" et au groupe de jouer le morceau le plus court de son set :
Let me in, une déclinaison d'un riff bancal et d'un chorus de guitare original et servi par un son proche du thérémin.
Pendant le nouveau changement de scène on peut écouter au choix : des interprétations au stick Chapman à tomber par terre de
Take five à la sauce
Benson ou
Cantaloupe Island
(accompagnement et chorus joués par la même personne !); les sirènes
des thérémins; ou encore une bande sonore des intros des titres phares
de chacun des groupes de cette édition. En fait, on a le choix si on
arrive à filtrer ces sources sonores qui se mêlent dans la salle du
JasRod.
0h00
Jerry Marotta & Guillermo Cides
Ils ont déjà joués ensemble la veille sur la scène du
JasRod le temps d'un morceau et se retrouvent pour partager la scène avec "quelques surprises au cours de la soirée".
Des trilles au stick, un chant de baleine inattendu imité par le passage du doigt de
Jerry Marotta sur la peau des toms de sa batterie, et nous voilà plongés dans le monde collaboratif des deux artistes.
El mundo interior est le premier titre interprété par le duo ce soir et composé par
Guillermo Cides. On y retrouve le mélange des sonorités et du toucher de
Mike Oldfield,
Stanley Jordan ou
Joe Satriani que
Guillermo Cides sait faire naître à lui seul de son instrument à 10 cordes. On y découvre la frappe sèche, percutante et millimétrée de
Jerry Marotta.
Une frappe chirurgicale, réglée, presque mécanique, que le batteur
applique sur chaque fût, l'un après l'autre, avec un regard vide,
limite inquiétant! L'alchimie des mélodies et du groove occulte,
comparée au groupe précédent, le côté technique. On se laisse emporter
dans des atmosphères tantôt entraînantes, tantôt quasi sophrologiques.
Visuellement, on s'accroche aux chorégraphies développées par les
gestes calculés et sobres de
Jerry Marotta face à ceux démultipliés de
Guillermo Cides, véritable
Vishnu,
qui jongle entre instrument et effets, saisissant bâton (stick en
anglais ?) et archer pour frapper et caresser son instrument.
Le batteur, multi-instrumentiste et également chanteur, interprète,
main sur l'oreille, à la manière des chanteurs de polyphonies corses,
une reprise de
Sleepless de
King Crimson. Le joueur de stick joue à lui seul la quasi totalité de l'instrumentation,
Jerry Marotta
n'assurant que des battements de grosse caisse sur les parties de chant
et des parties complètes de batterie seulement sur le chorus. Fait
récurrent et fortuit de cette édition, les musiciens ne concilient pas
chant et instrument. Le 10-cordiste se retrouve cette fois réellement
seul pour interpréter une adaptation de
J.S Bach. Comme l'an
passé, il en profite pour expliquer sa technique d'enregistrement en
direct et de réinjection de boucles, et, comme l'an passé, la féerie
dégagée par la superposition des lignes instrumentales créées par
Guillermo Cides
remporte un vif succès. Ce soir en plus, il a droit au commentaire
admiratif de son partenaire : "Shit man! How does he do that!?!".
Il apparaît au fil de la prestation et des déclarations que les
interprétations de cette soirée sont à la fois le fruit d'un travail de
collaboration et d'une estime réciproque. Le batteur qui "pense en
français mais n'a pas les mots pour s'exprimer" ne tarit pas d'éloges
envers
Guillermo Cides
et son instrument. Le stick Chapman est pour lui un instrument
inhabituel réservé aux "crazy guys", dont beaucoup sont français, et
son partenaire en est le meilleur joueur du monde. Il fait d'ailleurs
sur scène la publicité d'un cd réunissant de multiples joueurs de
stick, afin de les faire "sortir de leur grotte", et du cd de
CCA réunissant, lui,
Guillermo Cides,
Linda Cushma et
Tim Alexander
(d'où l'acronyme CCA). Comme il le souligne, pas d'autopromotion : "ces
cds ne contiennent aucun des morceaux joués ce soir!". Il indique
qu'avec
Guillermo Cides il progresse dans le même état d'esprit qu'avec
Peter Gabriel pour l'album
Security
: une référence on ne peut plus flatteuse. Quant à l'interessé, même
s'il parle peu, il n'en pense pas moins et déclare simplement que
Jerry Marotta "est le meilleur batteur du monde".
Les deux hommes poursuivent par une ballade que le batteur interprète
au chant au devant de la scène : au pied de sa stature imposante on ne
peut qu'aller dans le sens d'une remarque qu'on lui a souvent faite, à
savoir que sa voix ne correspond pas à son physique. Pour l'occasion
Guillermo Cides
déploie violonnings et chorus au son de cordes en nylon. Ensuite un
morceau plus fusion à l'accompagnement slappé, puis une nouvelle
reprise : celle de
Back in N.Y.C de
Genesis, où, malgré
sa voix aiguë, le batteur rencontre quelques difficultés. Un neuvième
titre, sorte de ritournelle au riff lancinant, termine la prestation en
duo (je plains la personne qui est venue lors de ce morceau ajuster la
batterie en ayant à exposer ses oreilles aussi prêt de la caisse
claire!).
La venue spontanée de
Linda Cushma ravit
Jerry Marotta qui déclare alors : "the band looks better".
Fred Schneider attend lui qu'on l'appelle pour se joindre au reste du trio et interpréter
Elephant Talk de
King Crimson. Un morceau où l'on retrouve le chant syncopé et le jeu de stick de
Linda Cushma qui me font définitivement penser qu'elle est une
Les Claypool
au féminin. L'interprétation tourne royalement bien au son du slap, des
claquements de mains et d'un groove, martelé sur une cowbell, digne de
Dave Weckl.
Plus on est de fous...Maintenant viennent se joindre au quatuor "shy"
Marina, jeune joueuse de stick dont c'est le deuxième concert avec celui de la veille,
Alain Chiarazzo, et
Issei Takami pour un boeuf où chacun laisse libre court à sont talent.
Jerry Marotta cède rapidement sa place à
Max Hiraishi. Après un long chorus sur une rythmique funky, le boeuf s'achève sur un final improvisé et énormément apprécié par le
JasRod.
1h20 Le rappel est autant souhaité par le public que par tous les
musiciens qui étaient sur scène. Ils reviennent peu à peu remplir
l'espace physique et sonore; même
Yoan et sur scène, à peine caché derrière un ampli!
Jerry Marotta
invite un batteur, je dirais inconnu, à prendre son siège. Au fur et à
mesure que celui-ci prend de l'aisance, les musiciens en une sorte de
complot quittent la scène, le laissant alors seul derrière son
instrument. Prenant cela comme une invitation au solo, celui-ci exécute
des roulements et des rythmes latino plus que convaincants. Tout le
monde revient pour conclure ce final inattendu et à l'image de la
générosité dégagée par les deux musiciens que sont
Jerry Marotta et
Guillermo Cides.
Ce soir la fin de cette deuxième journée a glissé jusqu'à 1h35.
Alain Chiarazzo termine suivant la formule consacrée : "à demain, si vous le voulez bien!".
Photos : Yoan-Loic Faure